Dès le début du spectacle, le professeur et l’élève se font face. Comme un bras de fer que les deux protagonistes vont mener, l’un, le professeur, pour asseoir son autorité, l’autre l’élève pour affirmer son autonomie. Tout au long des premières scènes, le professeur et l’élève sont côté jardin et laissent au premier plan une table à bascule autour de laquelle le professeur interroge l’élève. Cet élément du décor semble incarner la séparation entre le professeur et l’élève. Comme si l’élève ne surpassera jamais le maître. Il est aussi cette incarnation d’un monde dans lequel on interroge, sur lequel on s’interroge, un monde de connaissance où la culture devient l’élément discriminant.
La mise en scène de Samuel Sené met en exergue le jeu du Pouvoir et du Savoir. Celui qui sait est celui qui a le Pouvoir. Le rapport entre le professeur et l’élève est tendu, dominateur pour le professeur et disciplinée voire obéissant pour l’élève. Une domination prégnante laissant le Pouvoir enfermé dans une relation de domination simple et directe. La mise en scène n’a pas voulu explorer d’autres travers du Pouvoir et exploiter la lubricité du professeur déclinée dans les didascalies par Ionesco. Le Pouvoir reste cantonné dans un rapport de domination et bascule à la fin de la pièce dans la violence.
Ici, le savoir supplante la raison, l’intelligence. Le rôle du Pouvoir et celui du Savoir trônent à la même place, celui d’une table à bascule, et s’incarnent de facto dans la même personne, le professeur. Savoir, c’est détenir, c’est posséder. La possession peut revêtir différentes formes. Ici, elle s’habille de tensions, d’un jeu où les déplacements sur scène sont prépondérants. Ne pas savoir c’est s’excommunier de toute possibilité d’être indépendant et rester dans un rapport de domination où l’ignorance devient un crime passible de mort. L’élève, jouée par Claire Baradat, habite un personnage avec une diction très relevée et un jeu riche composé de mouvements précis, clairs et tranchés.
Le jeu de la dernière scène dans le meurtre de l’élève par le professeur est une belle harmonie de corps et de cris. Les comédiens déploient un jeu de belle qualité, avec une aisance au niveau du texte certaine.
La tension est le point commun entre les trois personnages qui semble délimiter un pré-carré dans lequel chaque personnage joue sa propre partition, comme si chacun était dans son propre monde mais dépendant de l’autre. Le professeur a besoin de l’élève pour affirmer son pouvoir et la bonne, jouée par Isabelle Ferron, est le balancier qui rééquilibre cette domination. Une belle partition où tous les ingrédients du jeu de l’acteur, voix, corps et déplacements, sont mis généreusement à contribution. L’humour est aussi de la partie.
C’est un beau spectacle mis en relief par un jeu d’acteurs de très belle composition.
Chroniqueur : Safidine Alouache
Photographe : Mathias Bord
« La leçon »
D’Eugène Ionesco
Théâtre du Lucernaire
53 rue Notre Dame des Champs
75006 Paris
Mise en scène Samuel Sené
Avec Christian Bujeau (en alternance avec Jacques Verzier), Claire Baradat, Isabelle Ferron (en alternance avec Marie-France Santon)
Décor et costumes de Isabelle Huchet
Lumières de Franck Seigneuric
Réservations : 01 45 44 57 34
Jusqu’au 11 septembre, du mardi au samedi à 20h
A partir du 12 septembre, du mardi au samedi à 21h30 et le dimanche à 17h

