Des petites phrases qui en disent long…
Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable est avant tout un livre d’Hervé Le Tellier, véritable exercice de style qui s’inscrit dans la mouvance du groupe d’écrivains OuLiPo , traduisez « Ouvroir de littérature potentielle » auquel il appartient. Fondé entre autres par Raymond Queneau, cet atelier à « fabriquer de la littérature » impose l’écriture sous contraintes, en inventant toujours de nouveaux défis.
Le texte d’Hervé le Tellier est une succession de réponses à la question « A quoi tu penses? ». Il y en a plus de 900. Lorsque Frédéric Cherboeuf et Etienne Coquereau découvrent ce petit bijou, ils décident de l’adapter au théâtre en sélectionnant 150 réponses, des plus drôles aux plus stupides mais en gardant, en filigrane, par envie, le thème de l’amour et de la relation à l’autre. Un personnage féminin fait son apparition. Le monologue initial se transforme alors en duo.
C’est l’histoire d’un homme et d’une femme. Ce pourrait être vos amis, vos voisins, vous-mêmes. Comme une obsession féminine, elle ne pose qu’une question: « A quoi tu penses? ». Il répond 150 fois. Contrainte difficile qui pourrait rendre l’exercice rébarbatif mais il n’en est rien. Comme un prétexte, un déclencheur de pensée, cette petite phrase lancée de façon anodine ou avec insistance, au moment où on l’attend le moins ou quand on s’y prépare le plus, engendre un flot de pensées masculines sur la vie, les femmes, la mort et le quotidien. C’est l’amour des femmes, l’angoisse de ne pas les avoir toutes, la peur de la vieillesse. Les pensées sont métaphysiques, parfois stupides, souvent très drôles. C’est comme une succession d’instantanés pris sur le vif qui dévoilent en un clin d’œil toute la complexité, l’absurdité et la logique de ce que nous sommes. C’est drôle parce qu’on se dit « J’en étais sûre, un homme ça pense à ça! ». Et puis c’est touchant parce que ces deux-là s’aiment, bataillant dans cette salle de bain, à demi nus, malgré la détresse de la question et la violence de certaines réponses.
La situation est cocasse. Nous nous retrouvons entre la baignoire et les toilettes dans ce lieu dédié à l’intimité. Les personnages aussi sont troublés, lui certainement plus qu’elle, d’être à deux dans cette pièce où l’on se dénude et où l’on se regarde. Les artifices craquèlent petit à petit et chacun se découvre tel qu’il est. C’est comme si, en observant ces deux êtres par le trou de la serrure, nous nous regardions nous-mêmes.
L’exercice est périlleux pour deux comédiens dont l’un n’a que 4 mots à dire et l’autre 150 phrases courtes à ne pas mélanger. Leur complicité évidente, leur plaisir d’être là, leur envie de nous emmener avec eux, font de ce spectacle un très joli moment. On en sort joyeux, avec l’envie de glisser une petite question à l’oreille de son partenaire…Et puis, vu ce qu’on vient d’entendre, on se dit qu’on préfère ne pas savoir !
Chroniqueuse: Alice Dubois
Crédit photo: compagnie Eulalie
Du mardi au samedi à 19h
Du 27 avril au 18 juin 2011
Auteur : Hervé Le Tellier
Mise en scène : Frédéric Cherboeuf
Distribution : Isabelle Cagnat et Etienne Coquereau
Invitations pour les dates suivantes: mardi 3, mercredi 4 et jeudi 5 mai.
Théâtre Le Lucernaire
53 rue Notre-Dame des champs, 75006 Paris.
Réservations: 01 42 22 26 50


Magnifique interprétation de ces deux personnages, en partie dénudés, que l’on découvre dans leur intimité. Lui, par des phrases, courtes mais percutantes nous interpelle sur nos émois de chaque jour, sur les pensées que l’on n’ose dévoilées, sur des paroles que l’on prononce, sans vraiment penser à leur signification. Elle, ne prononce que quelques mots, toujours les mêmes, mais tellement touchante de naturel et de sincérité. On s’indentifie à eux. Quelle soirée délicieuse ! A découvrir absolument !