Dans une très belle mise en scène où Ostermeier décline un rapport au pouvoir fait à la fois de facétie, d’humour et de violence, les comédiens de la Schaubühne sont superbes de talent. Dans un jeu fait de subtilité, ils incarnent avec force et truculence des personnages tiraillés par des sentiments parfois contradictoires.
La scénographie découvre un grand espace rectangulaire dans lequel un lourd plafonnier est posé à même le sol. Tous les comédiens, musiciens et chanteuse compris, sont présents durant tout le spectacle comme témoins du drame d’Angelo et d’Isabella. La pièce démarre par un très beau chant donnant à la pièce de Shakespeare, une tonalité presque bohème.
Les personnages ne sont pas habités par une même dynamique. Chacun passe par plusieurs phases de jeu et de sentiments. Dans les pièces de Shakespeare, l’horreur peut cohabiter avec la facétie, le rêve avec le cauchemar, la vertu avec le vice. Ostermeier a choisi de faire cohabiter dans le même espace de jeu cet univers plein, disparate et changeant.
Dans cet espace, le pouvoir abusif d’Angelo est contrebalancé par la raison du duc, la vertu d’Isabella et la facétie de Lucio pour sauver le pauvre Claudio. Le pouvoir, incarné par Lars Eidinger (Angelo), déploie un jeu où la violence est éruptive comme cernée par un code, un rituel, une loi où l’humanité a totalement disparu. Froid et mesuré dans son jeu, Lars Eidinger exerce ce pouvoir cyniquement. A la différence d’Angelo, le duc (Gert Voss) a un jeu plus chaleureux, plus en appui sur la raison, sur l’humanité.
Dans un jeu où l’émotion, la révolte et le désespoir se lient, Jenny König (Isabella) déploie avec talent et truculence un personnage superbe de vérité. Dans un exercice difficile où Isabella est en proie à une foultitude de sentiments, Jenny König arrive à rendre son personnage aussi sensible qu’inflexible. A l’opposé, Claudio (Bernardo Arias Porras) et Lucio (Stefan Stern) incarne avec maestria des personnages faits de facétie et d’humour.
Le lourd plafonnier au milieu de la scène représente un pouvoir chancelant, aveugle perdant ses repères sous le regard du duc qui prend parfois place dans le public. Peu d’accessoires, un décor simple. Un jet d’eau devient l’arme de tyrannie du pouvoir. Tous les personnages sont arrosés par ce pouvoir comme bourreau ou victime de celui-ci. La scène est balayée, essorée, lessivée comme pour se nettoyer de tout crime ou de tout soupçon.
La mise en scène d’Ostermeier est à la fois simple et recherchée. Simple dans la scénographie et les personnages, facétieux ou violents, qui sont joués. Recherchée dans le rapport des personnages entre eux avec un amour filial ou un aveuglement de l’homme face à ses actions, à la fois victime et bourreau de ceux-ci. Shakespeare reste intemporel et Ostermeier s’est attaché à rendre vivante cette intemporalité. On est dans un spectacle où, à tour de rôle, la violence, la mendicité, la facétie, la vertu prennent le pouvoir.
Le jeu et la mise en scène sont très beaux. Ostermeier, accompagné d’une troupe remarquable de comédiens, offre un spectacle de toute beauté.
Chroniqueur : Safidine Alouache
Crédit photo : Arno Declair
“Maß für maß”
[Mesure pour mesure] en allemand surtitré
De William Shakespeare
Mise en scène : Thomas Ostermeier
Scénographie : Jan Pappelbaum
Costumes : Ulrike Gutbrod
Musique : Nils Ostendorf
Dramaturgie : Peter Kleinert
Lumière : Urs Schönebaum
Direction musicale : Timo Kreuser
Surtitrage : Ulrich Menke
Chant : Carolina Riaño Gomez
Trompette : Nils Ostendorf
Guitare : Kim Efert
Avec Gert Voss, Lars Eidinger, Jenny König, Erhard Marggraf, Stefan Stern, Franz Hartwig, Bernardo Arias Porras
Odéon-Théâtre de l’Europe
Place de l’Odéon
75006 Paris
Réservation : 01 44 85 40 40
Plein tarif : 32€ (série 1), 24€ (série 2), 14€ (série 3), 10€ (série4)
Moins de 26 ans, étudiants, bénéficiaires du RSA : 16€ (série 1), 12€ (série 2), 8€ (série 3), 6€ (série4)
Demandeurs d’emploi : 20€ (série 1), 16€ (série 2), 10€ (série 3)
